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AVANT-PROPOS.

« Mener toutes les littératures de front; montrer à chaque pas l'action des unes sur les autres ; suivre ainsi, non plus seulement en deçà ou au delà de telle frontière, mais partout à la fois, le mouvement de la pensée et de l'art: cela paraît ambitieux et difficile; on y arrive cependant à force de vivre dans son sujet qui, petit à petit, se débrouille, s'allège, s'égaie, se met à la portée des jeunes gens et des simples curieux. Ainsi est né ce livre en quatorze années d'enseignement; je l'ai écrit, parce qu'il manquait encore en France. »

Telle était la préface d'un volume intitulé la Renaissance, de Dante à Luther (1). L'auteur y parcourait l'histoire littéraire de l'Europe depuis la conception de « la Divine Comédie » jusqu'à l'avènement de la Réforme. C'est le règne de l'Italie qui, de Dante à l'Arioste, de Boccace à Machiavel, de Giotto à Michel-Ange a produit presque sans

(1) Paris, Firmin-Didot, 1884.

T. II.

a

interruption des écrivains et des artistes supérieurs. Ramenant les esprits à l'antiquité comme à la mère de toute pensée et de toute poésie, l'Italie eut la mission de dissiper les ombres du Moyen-Age à la lumière, à la gaîté des temps jeunes où la sagesse elle-même chantait.

Ce retour à l'antiquité produisit de Venise à Naples une magnifique éclosion de chefs-d'œuvre. Dans le Nord, l'intelligence en fut remuée beaucoup plus que l'imagination. On ne se contenta pas d'imiter de belles formes, on arbora des opinions militantes, on ébranla les doctrines et les dogmes ;. les hellénistes, en retournant chez Platon ou chez Homère, s'arrêtèrent avec une curiosité redoutable sur le texte original du Nouveau-Testament. La Renaissance, en un mot, souleva la Réforme, qui devint l'idée maîtresse, l'âme et la vie de la période. littéraire où nous allons entrer.

En effet, en ce siècle et demi qui s'étend depuis l'avènement de Luther jusqu'à la publication du. « Paradis perdu » la Réforme est partout dans l'Église, hors de l'Église, avec elle ou contre elle; la Réforme disloque la politique et crée en Europe deux classe d'États, les catholiques et les protestants; la Réforme détache de l'unité romaine presque tous les pays du Nord où elle allume un foyer nouveau de pensée et de science. Partout où elle triomphe, elle

avance la culture générale en forçant le peuple d'apprendre à lire et en le mettant, par un livre, en rapport direct avec Dieu. Partout où elle combat, fût-elle piétinée et dépassée comme en France, elle remue la conscience et agite la réflexion : c'est elle qui a créé Calvin, commencé Rabelais, irrité Ronsard, dérangé Montaigne, animé d'une si belle fièvre Agrippa d'Aubigné. Partout même où elle est étouffée, elle laisse un devoir et un exemple: elle contraint l'Église à se réformer elle-même, à s'armer de science, à se défendre contre l'imprimerie: d'où résultent ces trois boucliers formidables: le concile. de Trente, l'ordre des jésuites et l'Index. La folie du Tasse, la prison de Campanella et de Galilée, le bûcher de Giordano Bruno sont des coups de la réaction provoquée par la Réforme. En Espagne, la répression, plus rigoureuse encore, frappe jusqu'aux saints qui ont osé traduire des livres sacrés : c'est pourquoi les hommes de talent, exclus des sujets qui font penser, errent dans les aventures ou dans les fantaisies romanesques; le Portugais Camoens, doublant le cap des Tempêtes, emporte les dieux de la Renaissance jusque dans l'extrême Orient; Lope et Calderon s'agitent et s'oublient. dans la comédie de cape et d'épée, tandis que Cervantes, abrité derrière la folie de don Quichotte, montre seul le franc parler de la sagesse, le cou

rage et la loyauté du bon sens. Contemporainement, l'Angleterre, tourmentée et fortifiée par la nouvelle religion, produit coup sur coup Spenser, Bacon, Shakespeare.

C'est donc l'intérêt religieux qui, dans ce siècle et demi, domine et pénètre la littérature aussi bien que la politique. Victorieuse ou vaincue, la Réforme agit puissamment, non seulement sur ceux qui l'acceptent, mais encore sur ceux qui la repoussent et voudraient partout l'écraser. C'est pourquoi il importe de l'étudier, non dans sa théologie qui ne nous regarde pas, mais dans le mouvement de pensée et d'art qu'elle a suscité, qui l'a propagée ou combattue. A la tête de ce mouvement, nous trouvons dès la première heure un homme d'action et de volonté qui fut en même temps un créateur de langue, un écrivain de race Luther.

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