網頁圖片
PDF
ePub 版

unis, parce que leur population n'est encore agglomérée que sur le littoral de l'Atlantique; mais laissez-la prendre l'essor qui l'attend et remplir l'espace sans terme compris entre les grands lacs du Canada et la pointe des Florides, et celui qui s'étend de la chaîne des montagnes Allegabnis jusqu'à la rivière Colombia, et vous verrez si les innombrables générations qui naîtront dans ces espaces, seront toutes représentées dans le capitole de Washington. Mais les républiques américaines du Sud seront beaucoup moins affectées par l'accroissement de leur population; car il s'en faut de beaucoup que l'étendue de leur territoire corresponde à celle des Etats-Unis. Ainsi, le Mexique n'a pas une étendue ingouvernable: la capitale est heureusement située, et les côtes sont resserrées de manière à ce que la communication entre elles et avec la capitale, n'offre pas de difficultés. Colombie est très vaste, mais elle est loin d'égaler les Etats-Unis; en quelques lieux, les côtes sont fort rapprochées et les cours d'eau s'y trouvent disposés de manière à faciliter les communications. Au Chili, au Pérou, l'étendue n'a rien de contraire au maintien de l'Union, et la position des capitales la favorise. Buenos-Ayres est fort grand, mais sans exagération; et là encore, car dans cette admirable Amérique tout se trouve comme fait pour le bien, les cours d'eau donnent une grande aisance pour le maintien de l'Union, en se confondant tous dans le fleuve superbe qui baigne les remparts de la capitale de l'Union; cet avantage est immense, et garantit à l'Etat de Buenos-Ayres un long cours d'années dans l'état de famille. N'est-on pas autorisé à regarder les jugemens portés sur la destinée de l'Amérique, comme la suite de l'habitude de prononcer sur ce qui sera, par la considération de ce qui a été, sans tenir compte des différences qui mettent tant de dissemblances entre des choses semblables en apparence? Ainsi, parce que les grandes républiques de Rome et de Carthage ont pris fin, parce que la Grèce ne comptait que des républiques d'une étendue fort bornée, on conclut que l'existence des grandes républiques est impossible en cela, on oublie un grand nombre de choses; 1° que la république romaine a duré pendant plusieurs siècles; 2° qu'elle était formée d'un faisceau incohérent de peuples conquis, maintenus dans l'union par la force militaire, divers d'origine, de mœurs, de langage, d'intérêt, de liens d'habitude ou de consanguinité pour ces divers membres de la république, tout le lien était formé par le pouvoir de Rome et dépendait uniquement de la force des armes; 3o la civilisation romaine et ancienne n'avaient rien de commun avec la nôtre; 4° alors l'esclavage était l'état de la presque totalité de la population; quelques grands citoyens ne pouvaient manquer de disposer de cette population, ce qui n'est pas possible dans les sociétés dont tous les membres ont des droits égaux; 5° le système fédératif, qui est très propre à atténuer une partie des inconvéniens

attachés à la trop grande étendue des Etats républicains; cette heureuse introduction, ou plutôt cette découverte, car c'en est une d'un genre très précieux, en bornant les devoirs de l'union aux choses d'un intérêt général, a créé un moyen puissant de débarrasser les grandes républiques des obstacles au maintien de leur union; dans cet ordre, la décision des intérêts privés appartient à chaque Etat, ce qui évite les sujets ordinaires les plus actifs de collision, et ce qui restreint l'action et l'intervention commune à des cas rares par leur nature même. Plusieurs républiques de l'Amérique se sont approprié cet heureux préservatif contre l'excès de leur étendue ; ainsi ont fait le Mexique et Buénos-Ayres. Ce qui a si bien réussi aux Etats-Unis pourra leur être tout aussi propice; et qui les empêchera de s'approprier encore tout ce que le besoin de leur conservation leur montrera nécessaire ou simplement utile, tout ce que le génie, l'observation et l'expérience pourront encore leur suggérer ou leur faire trouver de moyens dans le but de leur préservation? Qui a le droit d'assigner les bornes de l'esprit humain ou de lui en marquer?

Les allégations employées contre l'étendue du territoire des Etats américains, n'ont donc aucun fondement, on ue peut les considérer que comme des lettres de change tirées sur l'avenir par la malveillance, et protestées d'avance par la raison.

CHAP. XXVII.-Saint-Domingue. Haïti.

Voici une nouvelle preuve du partage qui existe aujourd'hui entre les deux parties du monde; elle est frappante et digne de remarque.

Deux noms, deux souverainetés, deux propriétés : en Europe, Saint-Domingue s'appelle encore Saint-Domingue; sur les lieux mêmes, il a nom Haïti: en Europe, Saint-Domingue a le roi de France pour souverain; à Haïti, ce sont les Nègres en Europe Saint-Domingue appartient à l'ordre monarchique; en Amérique, Haïti forme une république : en Europe, les propriétaires de SaintDomingue sont Français et blancs; à Haïti, ils sont Africains et noirs : voilà en raccourci le tableau du monde actuel. En Europe, il ne manquerait pas de bonne volonté, peut-être même d'appétit, pour attaquer Saint-Domingue; mais à Haïti, il ne manque pas non plus de volonté de se défendre et de moyens de le faire; l'Europe peut même se rappeler comment on se défend dans ce pays-là; la date de la leçon est encore assez fraîche pour qu'on ait pu, si l'on a voulu, en garder la mémoire.

Que faire donc avec Haïti? l'attaquer est impossible, inhumain, ruineux; empêcher ce qui existe, hors de tout pouvoir humain.

Haïti ne professe aucun principe antisocial; Haïti ne peut que faire du bien à qui forme et entretient des relations avec lui. Qui donc peut porter à ne pas reconnaître un Etat existant, social, profitable à tous ?

4

Des rapprochemens ont été tentés, dira-t-on, cela est connu ; mais qui les a rendus vains? A-t-on pu mettre à l'écart tout ce qui est comme écrit dans la nature des choses, au point de se flatter que Haïti entendrait à quelque composition sur la reconnaissance de l'indépendance, ou que le détour de la suzeraineté suffirait à la fois à la garantie de Haïti et à la dignité de la France? qu'il sacrifierait ce préliminaire à l'appât d'un protectorat que lui accorderait la France: c'eût été une grande erreur, dont plusieurs documens auraient dû préserver, et dont on doit bien être revenu aujourd'hui. Jamais Haïti, non plus que le reste de l'Amérique, n'écoutera de propositions dont la reconnaissance de l'indépendance ne sera pas la base. C'est sûrement pour la dernière fois qu'on aura vu le contraire: c'est aussi pour la dernière fois que les détours et les subterfuges diplomatiques doivent être employés vis-à-vis de Haïti et de l'Amérique: c'est la vieille langue du vieux Continent; celle du Nouveau-Monde se compose de clarté, de franchise et de précision; les archives de ces pays-là rejetteraient ce qui surcharge celles du nôtre. Haïti n'a besoin d'aucun protectorat: pour quel objet et contre qui ce protectorat? Ce ne peut être que contre l'Angleterre. Que peut la France contre elle, là où il s'agit de marine? A son tour, Haïti aurait-il à protéger la France dans ses guerres ? Que lui font les guerres et les intérêts de la France? A peu près comme les guerres de l'Espagne font au Mexique et au Pérou. Haïti n'est pas une puissance, mais un champ de riches moissons; l'Europe et la France n'ont pas d'autre intérêt à l'égard de Haïti que de le faire prospérer croire l'embarrasser de son inimitié est un mauvais calcul; car, tant qu'il aura du sucre et du café, Haïti ne manquera jamais de la présence des hommes qui le feront jouir du mouvement alternatif du commerce, celui qui tour à tour vide et remplit les magasins, et les remplit à mesure qu'il les vide. Haïti n'a pas d'autre intérêt ; tous les siens sont dans le commerce, et non pas dans la politique.

Que l'on n'allègue pas la dignité de l'ancien souverain; si elle n'a pas empêché l'ouverture des négociations, elle ne doit pas en empêcher la conclusion. La dignité ne consiste pas à reculer quand il faut finir, mais à se refuser à toute tentative ou proposition: il est trop tard quand les choses ne sont plus entières. Le mot même de dignité a changé d'acception; tout ce qui se rapporte à un intérêt public est digne, quand la morale n'en souffre pas et quand les formes sont observées. Les colons relevés de leurs longues infortunes ne marchanderaient pas sur la dignité; la France, après avoir donné

tant de millions, trouverait digne d'en recevoir à son tour; et Bordeaux, Nantes et le Havre ne croiraient pas la dignité nationale blessée par l'acte qui leur ouvrirait et qui seul peut leur ouvrir les portes d'une contrée qui fit leur ancienne opulence, qu'ils voient avec douleur passer dans des mains étrangères par des considérations dont le fondement les touche très peu.

Si l'on a craint l'influence de cette reconnaissance sur les autres îles peuplées d'esclaves, si c'est un ménagement pour les autres nations coloniales, il est bien naturel de penser que ce n'est pas la reconnaissance, mais l'existence de Haïti qui agit sur les habitans noirs de l'archipel américain. L'accumulation des esclaves a mis cette région dans un état permanent de danger: cela est vrai; mais quel remède y apportera le refus de la reconnaissance de Haïti? Tant qu'il est indépendant de fait, tant que de son côté le continent américain l'est aussi, le refus opposé à Haïti ne changera rien; il pourra même aggraver la position, en portant Haïti à l'arracher par la force qui étendrait les dispositions insubordonnées des Nègres dans les autres îles, pour se fortifier par leur concours; au lieu que la satisfaction accordée volontairement serait propre à amortir chez des hommes satisfaits toute propension pour des troubles dont il ne leur reviendrait plus que l'odieux. Mais, dans cette question d'égards, quel est le partage de la France? N'est-ce pas encore, comme dans la question de l'Amérique, la France qui subit les pertes les plus doulourenses, 1° comme ayant eu et pouvant encore avoir la part la plus étendue et la plus directe dans le commerce de Saint-Domingue; 2° à titre d'indemnité pour une partie de ses citoyens ; 3° comme ayant à craindre d'être supplantée par des étrangers sur la terre qui fut sa propriété. La France a, dans l'affaire de SaintDomingue, des intérêts qui ne sont pas communs aux autres nations; si cependant elle se règle sur leurs intérêts, elle peut être exposée à sacrifier les siens propres. Cette considération revient à chaque instant pour la France dans toute la question coloniale et américaine; et la séparation de ses intérêts avec ceux des autres puissances européennes, l'avertit de la nécessité de séparer aussi sa conduite de la leur. Par une singularité remarquable, c'est en reconnaissant l'indépendance de l'Amérique que la France recouvrera toute la sienne,

Haïti est pourvu de tout ce qui se fait remarquer parmi les peuples civilisés: il est armé de toutes pièces pour sa défense propre, le gouvernement est complètement organisé, les institutions s'affermissent et se développent. Depuis la chute de Christophe, Haïti compte deux chefs, les généraux Péthion et Boyer, qui ne le cèdent en rien aux chefs et directeurs des gouvernemens de tous les autres pays; ils ressemblent à ces présidens des Etats-Unis, dont le langage, la conduite, la fermeté, la modération, sont l'admiration de

l'univers, et sont destinés à lui servir de modèles. A son tour, le temps de l'humanité ne serait-il pas venu, et celui de la politique n'a-t-il pas assez duré? On a perdu une colonie, mais on a gagné des hommes; une population entière s'est réhabilitée; elle a appris à réunir les attributs moraux de l'humanité à ses apparences. L'homme n'existerait-il donc que pour la politique, et les pertes de celle-ci ne seraient-elles pas compensées par la conformité qu'un grand nombre d'hommes acquièrent avec leurs semblables, en développant comme eux les attributs dont le ciel a bonoré l'humanité ?

CHAP. XXVIII.-Brésil.

Le Brésil est devenu indépendant du Portugal par les mêmes mobiles qui ont fait la séparation de l'Amérique avec l'Espagne, le sentiment de sa force propre et des inconvéniens de l'état colonial lointain. L'esprit révolutionnaire est étranger à la révolution du Brésil elle est le produit direct du passage du roi dans cette contrée. Sans la contre-révolution européenne de 1814, c'était le roi même qui séparait à jamais le Brésil du Portugal; mais ce qu'il n'a pas fait directement, il l'a fait par l'ordre qu'il a établi dans ce pays, en y laissant son fils. Par là, il l'a royalisé, mais il l'a séparé du Portugal. S'il n'eût pas laissé de représentant au Brésil, il devenait république, comme l'a fait l'Amérique, et par la même raison, l'absence des princes. La cause la plus active de division entre le Portugal et le Brésil consistait dans le désir que chaque pays ressentait pour être le siége de la résidence royale: les prétentions réciproques étaient inconciliables, et chaque parti décidé à ne pas céder. En retournant en Portugal, le roi a pris un moyen terme, celui de laisser son fils au Brésil: cette résolution a porté le fruit qu'il était naturel d'en attendre. Le prince dépositaire s'est fait souverain titulaire : là ont paru avec évidence les dispositions réelles du Brésil, car il a accueilli avec enthousiasme l'inauguration du nouveau souverain, et la seule crainte qu'il ait témoignée est celle de quelque connivence du nouvel empereur avec son ancienne patrie. Il est bien évident que l'empereur Don Pedro est au Brésil le conservateur de la royauté, et que son absence serait immédiatement suivie de l'installation de la république; car le Brésil, sous aucun rapport, n'a besoin du Portugal; il ne lui demande qu'une seule chose, de cesser de s'occuper de lui; au lieu que le Portugal a besoin du Brésil, et veut le retenir dans sa dépendance. La position des deux pays l'un à l'égard de l'autre est donc entièrement contradictoire, comme il arrive presque toujours dans le cas de la séparation d'une colonie avec la métropole. Le Portugal, avec le

« 上一頁繼續 »