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ment de ses avantages; mais il ne faut pas qu'elle lui nuise par ses effets et par ses conséquences, car alors elle deviendrait contraire à sa destination primitive. Les relations entre les sociétés existantes sont indispensables pour leur bien-être commun; mais si, en vertu du droit légitimaire, on les interdisait, qui, dans cette collision, devrait l'emporter, du droit légitimaire, ou du droit des peuples à des relations dont le sacrifice serait plein de dommages pour eux ? S'il plaisait à l'Espagne de frapper d’un interdit indéfini l'Amérique, au nom de sa légitimité, par respect pour elle, l'Europe serait-elle tenue de subir les privations attachées au défaut de relations avec cette contrée, si, de son côté, celli-ci refusait d'admettre les retardataires de sa reconnaissance ? Le cas n'est pas imaginaire, et sera réalisé peut-être plus tôt qu'on ne le pense. Les sociétés humaines se soutiennent mutuellement par des lois de bon voisinage, lois de bienveillance, propres à éviter les extrêmes, et à prévenir les collisions : elles doivent être observées ; mais quand on y a obéi, les obligations sont remplies, et il n'est pas dû des sacrifices aux intérêts d'autrui, aux préjugés et à l'obstination.

6° Les Etats ont à remplir vis-à-vis d'eux-mêmes des devoirs de conservation et de préservation : ils sont tenus de veiller à l'équilibre avec les pouvoirs qui pourraient leur nuire. Dans cette occasion, l'Angleterre, par sa reconnaissance de l'Amérique, s'ouvre la voie vers des avantages qui peuvent lui donner une grande supériorité sur la France. La crainte légitime de cette supériorité et de ses conséquences n'autorise-t-elle pas la France, dans un intérêt de préservation, à imiter l'Angleterre, surtout lorsque cette imitation, par la force des évènemens, est devenue hors de danger pour l'Espagne ? Dans ce cas, le droit ne se forme-t-il point autant par les conséquences, que par les principes ? Cette doctrine a été celle des trois puissances du Nord qui forment la grande fédération européenne ; elle les a portées, depuis soixante ans, à n'admettre que des accroissemens parallèles ; le congrès de Vienne a procédé d'après les mêmes principes : pourquoi les mêmes motifs n'agiraientils pas avec la même efficacité dans une cause bien plus favorable, puisqu'ici il n'y a pas action directe sur un changement à faire, mais seulement action indirecte sur un changement consommé ? Ou ne partage pas l'Amérique pour se l'adjuger, comme on a fait pour la Pologne ; seulement on prononce sur un fait effectué, consommé, celui de la séparation de l'Amérique avec l'Espagne, sans en prétendre aucun avantage personnel. 7° La légitimité d'un pays sur un autre, sourtout lorsqu'il a été

des moyens fortuits et violens, est-elle de la même nature que la légitimité d'une propriété patrimoniale, ou acquise par les moyens en usage ordinaire dans la société ? Allons plus loin, et demandons si la légitimité coloniale ressemble en tout à la légitimité

acquis par

que j'appellerai indigène et concentrique. Ainsi l'Amérique appartient-elle à l'Espagne comme l'Aragon et la Castille? paration de l'une avec l'Espagne blesse-t-elle l'esprit et presque les yeux comme le ferait inévitablement celle du royaume de Valence ou de la Catalogne ? Il y a raison à lout : les sociétés sont des êtres fort compliqués, et qui dans leurs infinies variétés ne peuvent être assujettis à l'action rigide d'un principe uniforme. Si la mobilité ou plutôt la versatilité est le fléau des sociétés, à son tour l'inflexibilité peut leur causer les plus grands dommages ; car la résistance aux changemens nécessaires n'est pas plus dans leur nature, que l'instabilité : les sociétés ne peuvent être privées de mouvement, et toute son efficacité consiste dans sa mesure.

8° Il n'y a jamais de temps perdu pour revenir au bien. Dans tout le cours de la révolution, le droit légitimaire a été écarté, ou soumis à de grands déchets : vouloir lui rendre une solidité dont il ne peut point se passer est fort bien ; mais cette vue d'ailleurs très saine ne doit

pas
faire oublier

que le rigorisme n'aura son efficacité morale qu'à une distance un peu plus reculée de l'époque qui a comporté de si graves atteintes. L'esprit des hommes ne se familiarise pas avec les brusques transitions : leur efficacité morale se dissipe dans le passage, et l'on éprouve quelque peine a concilier l'acceptation, et la coopération aux changemens qui pendant vingt ans ont en Europe substitué les états aux états, les dynasties aux dynasties, avec les scrupules que l'on témoigne pour une chose anssi naturelle que l'est la reconnaissance de l'état qui s'est formé en Amérique par des moyens analogues à ceux qui ont contribué à former le plus grand nombre des états connus. On peut conjecturer que

le rapprochement si facile à faire entre les deux lignes de conduite suivies à des époques si rapprochées, pas plus que le contraste qu'elles offrent, n'ont échappé à l'Amérique, et qu'ils n'y sont pas jugés comme ils peuvent l'être dans quelques parties de l'Europe.

CHAP. XXV.-Inconvénient du retard de la reconnaissance de

l'Amérique. Représailles de l'Amérique.

Quand une chose ne peut pas durer, quand son terme est certain et comme marqué par la nature, qu'ordonne la raison? De finir au plus tôt. Elle montre les retards comme inutiles, comme dangereux, et même comme peu courageux : dans la question actuelle il faut donc rechercher, 1° la durée possible du retard de la reconnaissance de l'Amérique, 2° les suites de ce retard.

1° L'Europe est au centre du monde : elle a des relations nécessaires avec l'Amérique, celles-ci croîtront en étendue et en richesses. Comment pourrait-il se faire qu'une grande partie de

l'Europe restât sans relations avec l'Amérique, pendant que l'autre partie en jouirait ? La prolongation indétinie du retard de la reconnaissance de l'Amérique n'est

donc pas dans la constitution sociale de l'Europe : ce retard de peut donc pas durer.

2° Tous les esprits, tous les væux des Européens s'élancent vers l'Amérique, à la suite des Anglais. Quand ceux-ci ont franchi le pas de la reconnaissance, les trois royaumes ont retenti de cris d'allégresse, qui sont devenus des appels au deuil sur le continent. Autant les Anglais ont été satisfaits, autant les habitans du continent ont été chagrins : ils ne se croient pas d'une nature plus morale que les Anglais, ni d'une nature plus passive, plus assujettissante aux privations. Rien n'irrite l'homme comme la privation à la vue des jouissances qu'il pourrait partager: il y a pour lui dans cet état privatif quelque chose du supplice de Tantale. Il résulte de là des dispositions moroses et chagrines qui ne sont pas corrigées par la raison : au contraire, elle les fortifie, car elle apprécie leur juste fondement. On a déjà vu des assemblées allemandes esprimer le veu que l'on ouvrît pour elles avec l'Amérique des relations qu'elles jugent devoir leur être profitables, et dont la privation ne peut manquer de leur être très sensible. Les Européens ne voient pas avec quiétisme les Anglais s'emparer des prémices des moissons américaines : ils sentent que les dernières places leur seront seules réservées; un pareil partage n'a rien de flatteur pour eux. peuvent-ils rapporter ces pertes présentes et à venir, sinon au maintien du système qui les exclut de la carrière dans laquelle un système contraire de la part de l'Angleterre a introduit ses heureux citoyens ? Les Européens veulent la reconnaissance de l'Amérique : ce sont les cabinets seuls qui ne la veulent pas; tout vient d'eux, et non des peuples.

go Le veu de l'Europe est pour la paix : elle ne recèle dans son sein aucun principe contraire à ces dispositions pacifiques ; mais il n'en est pas de même du côté de l'Amérique. C'est de là que les orages peuvent venir, c'est de là que sont venues déjà ces dispositions aigres qu'a fait éclater l'opposition des principes et de la conduite de l'Angleterre avec ceux du continent. Qui peut répondre qu'elles n'amèneront pas de ces évènemens imprévus qui viennent tant de place dans l'histoire des choses humaines ? et n'est-il pas du plus haut intérêt pour le maintien de la paix en Europe d'aller au-devant de ce qui peut amener des surprises de cette nature, en détruisant dans son germe ce qui peut les causer, la différence de conduite à l'égard de l'Amérique ? tant que cette affaire restura en suspens, la paix de l'Europe sera suspendue à un til.

La dignité, la considération des pouvoirs publics tiennent beancoup à l'autorité dont leurs paroles sont empreintes : le respect ne va guère avec les contradictions, et il suit les degrés de celles-ci.

A qui

Les gouvernemens de la fédération européenne désirent sans doute la restauration de la baute considération dont ils ont été en possession; mais comment ce résultat serait-il compatible avec les contradictions habituelles sur les objets les plus graves qui règnent entre les gouvernemens depuis le congrès de Troppau ? Tous les Européens assistent au spectacle de ces débats : des publications officielles leur soumettent chaque jour les pièces de ce procès, et les en rendent juges. Ils y trouvent que les chefs des sociétés, ceux dont ils reçoivent eux-mêmes la direction, ne s'entendent pas sur les principes constitutifs des sociétés ; qu'on peut les opposer les uns aux autres, et que les bases de l'ordre social sont controversées entre les gouvernemens eux-mêmes. Il est impossible que ce conflit ne produise pas dans l'esprit des spectateurs des dispositions fâcheuses à la fois pour les gouvernemens et pour la société elle-même. L'affaire de l'Amérique est une source principale de ces contradictions ; elle ne peut manquer de les étendre et de les aigrir : llest donc de l'intérêt des gouvernemens de fermer cette porte au principe des contradictions que porte avec elle la discussion de cette affaire. Il faut qu'il y ait une marche commune et uniforme, qui enlève aux détracteurs des gouvernemens jusqu'à leur dernier prétexte, et pour cela il est indispensable que l'on cesse de voir des gouvernemens déclarer illégitime ou licite ce que les autres prononcent être légitime ou bien illicite. Il ne peut y avoir que déchet de considération pour les gouvernemens dans cette opposition sur des points aussi essentiels pour les sociétés.

Voilà les inconvéniens provenant du fond même de l'Europe qui résultent du retard de la reconnaissance de l'Amérique. ceux qui à leur tour peuvent aussi provenir du côté de l'Amérique. Il se présente d'abord une considération générale, qui est le fruit de ce nouvel état du monde : par lui, chose inouïe dans les annales de l'univers, le monde se trouve partagé en deux parties qui se méconnaissent réciproquement. Fut-il jamais rien de pareil ! on veut, à tout prix, par le sacrifice même des libertés publiques, écarter tout ce qui peut porter de l'ébranlement dans les esprits, au moins c'est le prétexte dont on se sert pour les restreindre. Mais cette opposition directe, cette méconnaissance mutuelle des diverses parties de l'univers n'offre-t-elle pas le spectacle le plus propre à produire cette attention inquiète et presque convulsive que l'on veut éteindre? La singularité, la nouveauté de cette scène, l'étendue de l'espace quelle embrasse en elle, tout est excitant, tout est irritant, tout est principe des plus vives émotions. Tel est le résultat de la position générale, reste à voir ce que l'Amérique peut y mettre et y ajouter du sien.

Une nouvelle révolution vient de s'opérer dans cette contrée par la consolidation même de sa révolution. L'Amérique antérieure à

Voyons

la destruction des forces de l'Espagne et à l'affranchissement de toute crainte de la part de l'Europe, n'est plus l'Amérique du temps de ces terreurs : alors elle combattait et craignait, maintenant elle a triomphé, et se trouve placée au-dessus de toute crainte; il est évident que sa conduite se ressentira de sa nouvelle situation. Elle voudra mettre un terme à un état équivoque qui ne peut que la blesser de mille mavières, et sortir d'une position fausse, incompatible avec ses intérêts, sa grandeur et sa force. L'Amérique y emploiera les moyens qui sont en son pouvoir. Sa position est singulière : si l'on ne peut pas lui ravir son indépendance, à son tour elle ne peut pas davantage employer la force directe pour en arracher la reconnaissance. L'Océan à la fois la protège et la borne. Elle ne peut donc agir que d'une manière indirecte. Entre tous les moyens dont elle peut disposer, on en distingue deux principaux: 1° opposer refus de recounaissance à refus de reconnaissance ; ne reconnaître que ceux qui la reconnaîtront. Le moyen est puisé dans le droit : ce que l'un peut, l'autre le peut aussi, surtout dans un ordre négatif, d'où il ne suit aucun acte directement offensif. Si les monarchies de l'Europe croient ne pas devoir reconnaître les républiques de l'Amérique, quel droit interdit à ces républiques de ne pas reconnaître ces monarchies ! Les deux actes résultent de part et d'autre d'une volonté libre et égale en droit. Si l'on était tenu de regarder comme illusoire la nouveauté et la singularité de la mesure, qu'on se rappelle le sort du système continental. Lorsqu'il apparut sous les auspices de Napoléon, à son début il en imposa peu, on lui insultait presque : on a vu quels effets il a été à la veille de produire. Si les monarchies se fient sur leurs forces pour se rendre juges et appréciatrices des républiques, pourquoi celles-ci, se sentant appuyées par une force suffisante, n'useraient-elles pas du même droit à l'égard des monarchies ? Celles ci ont l'habitude du commandement, parce qu'en Europe elles sont les plus nombreuses, les plus fortes, et d'un usage général ; mais, quand dans d'autres climats, des républiques s'élèvent en force et en nombre, qui peut leur dénier chez elles les droits que les monarchies exercent sur leur propre terrain ? L'Europe n'a pas plus le droit de régenter l'Amérique, qu'elle n'avait eu celui de la conquérir à son profit. Si l'Amérique eût égalé l'Europe en force, sa conquête n'aurait pas eu lieu : eh bien ! la force existe aujourd'hui en Amérique, et la régence européene n'y aura plus lieu.

L'Europe se conduit comme si elle était la souveraine de l'Amérique : elle pourrait se dire être celle du monde ; mais l'Amérique a dans sa main, et l'aura toujours, une arme puissante qui lui donne de grands avantages sur quiconque la blessera ; c'est sa richesse. Elle ne l'ignore pas, non plus qu'elle est considérée comme un objet de profit ; par conséquent, s'ouvrir ou se fermer, est pour elle

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