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la misère, mais cette ruine, cette misère ne semble pas avoir chez tous le même point de départ. Les uns avaient dès le début des ressources insuffisantes, les autres étaient obligés par les circonstances de dépenser plus que leurs revenus. Beaucoup sont amenés à la ruine parce qu'ils ont constamment une certaine dépense supplémentaire à côté de leur train de vie ordinaire et que cette dépense cachée est trop considérable pour leurs ressources. C'est ainsi que nous avons compris les souvenirs traumatiques et un grand nombre d'idées fixes. La thérapeutique découle de cette interprétation, il faut fermer cette fuite: toutes les méthodes de désinfection morale n'ont pas d'autre but que de supprimer cette dépense inutile. Comme le malade n'est pas capable de le faire tout seul, il faut l'amener à liquider cette ancienne affaire qui le ruine et les revenus restants seront suffisants pour les dépenses de la vie courantel.” La plupart des méthodes de traitement psychologique sont donc bien des méthodes d'économie qui d'une manière ou d'une autre essayent de conserver et d'augmenter les forces psychologiques du malade.

Il ne faut pas croire cependant que l'augmentation de la force soit toujours favorable: des faits bien curieux que j'ai réunis sous le nom des “paradoxes de l'agitation” montrent que les problèmes relatifs à la force psychologique sont bien plus complexes. Il n'est pas toujours exact que les névropathes et les aliénés fassent toujours immédiatement des progrès moraux quand ils ont été reposés et fortifiés. Moreau (de Tours) remarquait déjà autrefois que certains malades ont des délires furieux après une bonne nuit de sommeil et qu'ils restent calmes s'ils n'ont pas dormi. J'ai eu l'occasion dans mon dernier livre sur “Les médications psychologiques” de décrire bien des cas de ce genre?. Au cours de certains traitements reconstituants par des toniques divers on observe une augmentation de poids, une amélioration visible des forces qui permettent des actions plus puissantes, plus longues, plus rapides et en même temps une augmentation des souffrances, des obsessions, des délires.

Le fait inverse est encore plus intéressant: il nous montre une amélioration de l'état névropathique au cours des maladies débilitantes, après les dépenses épuisantes. La dernière observation que je viens de recueillir peut être considérée comme le type d'un très grand nombre d'autres. Un jeune homme de 35 ans était depuis plusieurs mois en pleine crise, incapable de toute action, tourmenté par les doutes, les sentiments de déchéance et de honte, et surtout par l'obsession de la mort et l'obses

1 Les médications psychologiques, 1919, 11. p. 303. 2 Ibid., II. p. 93.

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sion de la folie, en un mot il était dans une grande agitation anxieuse. Il est atteint d'une angine non diphtéritique mais cependant très grave avec abcès du pharynx, températures de 39 et 40 pendant plusieurs jours, suppression à peu près complète de l'alimentation et il doit supporter fréquemment des petites opérations très douloureuses. Pendant ces semaines et pendant les suivantes il est extrêmement affaibli et peut à peine se tenir debout; mais il présente en même temps un changement radical et merveilleux. Il n'a plus aucune anxiété et quoiqu'il ait été réellement en danger il ne pense ni à la mort, ni à la folie, il accepte les traitements avec la plus grande confiance sans émettre aucun doute, il supporte courageusement les petites opérations très pénibles: “ces souffrances physiques, dit-il, ne sont rien à côté de mes anciennes souffrances morales,” il prend facilement des résolutions importantes, en un mot tous les symptômes de la névrose semblent disparus. Les troubles psychologiques ne réapparaissent que trois semaines après la guérison de la gorge au moment où le malade semble reprendre ses forces.

On observe des faits analogues chez beaucoup de malades: une grippe, une fièvre typhoïde, un érysipèle déterminent une sédation étonnante des troubles nerveux. On connaît beaucoup d'observations de mélancoliques momentanément guéris par une fièvre typhoïde, d'obsédés anxieux tout à fait calmés par des maladies fébriles, d'épileptiques même très nombreux qui n'ont plus aucun accès pendant une pneumonie, ni pendant la convalescence. Après avoir constaté des faits de ce genre dans une de mes anciennes observations, j'avais supposé que dans quelques cas l'amélioration était due à la fièvre, à une excitation en rapport avec l'intoxication?. Cette explication ne convient pas à tous les cas, car l'amélioration est manifeste dans la période de convalescence quand les malades n'ont plus de fièvre et ne sont plus intoxiqués, mais quand ils sont encore affaiblis. Dans tous ces cas l'affaiblissement semble être une condition de l'amélioration morale?.

C'est là ce qui explique le phénomène si curieux de la décharge: bien des troubles nerveux, les crises convulsives, les crises de pleurs, les grandes agitations semblent être de grandes dépenses de forces. Comment se fait-il que souvent à la suite de ces phénomènes critiques on observe une certaine amélioration au moins apparente? Combien de fois ne voit-on pas des malades agités, anxieux, plus ou moins délirants qui tombent dans des crises convulsives, qui hurlent et se débattent pendant des heures, puis qui se relèvent sans doute avec une certaine fatigue,

1 Etat mental des hystériques, 2me édition, 1911, pp. 558–609. 2 Les médications psychologiques, 1919, 1. p. 298.

mais avec un sentiment de calme délicieux, plus heureux et en réalité plus normaux qu'avant la crisel? Bien des femmes à la suite d'une émotion, d'un tracas quelconque sentent qu'elles ont besoin de remuer, de crier, de faire un exercice violent et déclarent qu'elles se porteraient bien mieux si elles pouvaient casser quelque chose.

Tous ces phénomènes nous montrent que la conduite est transformée tantôt par la diminution, tantôt par l'augmentation de la force et nous font sentir de quelle importance serait une étude précise de cette force psychologique. Malheureusement cette conception de la force dans les actes, dans la conduite est restée des plus vagues et il serait bien nécessaire de la préciser. Dans mes études je me suis borné à définir cette force par les variations de trois caractères, la puissance des mouvements, leur durée et leur rapidité. Des malades qui ne peuvent exécuter une action correctement que par des mouvements peu puissants, qui ne peuvent répéter l'action ni la continuer, qui n'agissent correctement que s'ils agissent lentement sont des malades psychologiquement affaiblis; ils reprennent de la force quand leur action tout en restant qualitativement la même prend les caractères opposés.

Je crois également qu'il serait bon dans les descriptions psychologiques de distinguer la force latente et la force vive. Certaines tendances qui ne sont pas activées possèdent cependant une grande force en réserve, en quelque sorte capitalisée. Cette force n'apparaît pas directement mais elle joue un grand rôle dans bien des faits psychologiques. Il y a une grande différence entre des malades qui semblent également déprimés suivant qu'ils ont ou qu'ils n'ont pas épuisé leurs réserves profondes. Chez les uns une certaine stimulation, de grands besoins, des dangers pourront faire appel à ces réserves et les tirer de leur latence, chez les autres toute excitation de ce genre restera inutile. Les forces vives sont au contraire des forces mobilisées qui doivent se dépenser immédiatement dans des actions plus ou moins complètes. Les diverses émotions sont fort différentes suivant qu'elles éveillent et'mobilisent des tendances plus ou moins puissamment chargées. C'est la considération de ces forces mises en mouvement devant être dépensées ou capitalisées de nouveau qui explique les phénomènes d'agitation aujourd'hui plus mal connus que les phénomènes de dépression. Il y a là une foule de problèmes des plus intéressants qui se rattachent à cette notion de force psychologique. Leur examen s'impose et leur étude doit être jointe à l'ancienne description purement qualitative des actions humaines.

1 Op. cit. II. p. 300. 2 Op. cit. II. p. 293.

III.

Cette étude de la force des actes serait cependant bien insuffisante et les paradoxes de l'agitation viennent de nous montrer qu'elle ne peut expliquer les changements singuliers de la conduite humaine. Beaucoup de malades agissent avec force, ont des actions puissantes, prolongées, rapides et cependant présentent des troubles considérables qui montrent une altération grave d'une autre nature. Il y a dans l'action des propriétés qui peuvent être altérées par la maladie quoique la force reste intacte et quoique tous les mouvements considérés en eux-mêmes soient restés possibles. Il nous faut donc envisager certaines propriétés nouvelles de l'action qui lui donnent une perfection particulière.

Un caractère de l'action se présente alors à notre esprit et mériterait d'avoir dans la psychologie une importance considérable s'il pouvait plus facilement être vérifié, c'est le pouvoir de l'action ou, comme on l'a dit souvent, son “efficience” et la perfection de son adaptation. Les actions ont un but et la psychologie comme la physiologie ne peut se constituer sans une application perpétuelle de l'idée de finalité. Il s'agit toujours pour l'être vivant de conserver sa vie, de se protéger contre les influences dangereuses et d'étendre davantage sa puissance sur les êtres qui l'environnent. A ce point de vue les diverses actions ont des valeurs très inégales: certains actes, comme l'écartement du bras à la suite d'une piqure ou d'un choc, sont des actions utiles sans doute mais d'une bien petite efficience. La piqure ou le choc ne sont supprimés qu'un instant, ils peuvent recommencer immédiatement et il faudra un nouveau mouvement d'écartement qui devra se répéter jusqu'à l'épuisement. Ces actes ne protègent l'être vivant que dans une très petite étendue et dans un temps très court. L'animal qui est capable de se déplacer et de fuir à quelque distance fera un acte évidemment plus efficient car il se mettra à l'abri bien davantage et il aura élargi l'étendue où il peut vivre en sécurité. Les actions dans lesquelles entrent les souvenirs des dangers précédents, des précautions qui ont été utiles et les prévoyances de l'avenir seront au point de vue de l'adaptation encore plus parfaites car elles élargiront non seulement l'espace mais encore le temps pendant lequel l'être vivant protège sa vie. En général, car je ne puis entrer ici dans ces discussions philosophiques, le progrès de l'action me paraît étendre sa puissance dans l'espace d'abord, puis dans le temps. Les premiers êtres n'agissent que sur les objets immédiatement voisins, nous sommes parvenus à envoyer des obus à une centaine de kilomètres et nous pouvons télégraphier aux antipodes. Les esprits simples agissent au jour le jour et sont tout au plus capables de préparer leur nourriture pour le lendemain, l'homme supérieur peut combiner des actions qui modifient la vie humaine pendant des années.

Si cela était possible, la psychologie devrait indiquer l'efficience de chacune de nos actions et devrait les ranger en série suivant qu'elles ont un pouvoir plus ou moins étendu. Cela est malheureusement bien difficile, car dans le succès d'une action interviennent bien des facteurs étrangers et nous ne savons pas toujours de quoi dépend le rôle de nos actions dans le monde. Il faut nous résigner à chercher des caractères plus apparents qui permettent de mesurer cette perfection des actions.

C'est alors que nous pouvons remarquer l'importance au moins apparente de la complexité des actes. Il y a des actions qui nous paraissent simples, quelle que soit la nature du mouvement exécuté et quelle que soit sa force. Sans doute de tels actes contiennent toujours une stimulation à la périphérie du corps, des phénomènes nerveux consécutifs et de nombreuses contractions musculaires. Mais cette complexité est physiologique, elle est à l'intérieur du corps, si on se place à l'extérieur du corps dans le domaine de la psychologie, on trouve que ces actions sont simples, car on ne peut pas les subdiviser sans qu'elles cessent d'être des actes, des faits psychologiques. Le mouvement d'écartement, l'acte de rapprochement du corps, les actions simples d'absorption ou d'excrétion sont de ce genre.

Il y a au contraire des actions évidemment complexes que nous pouvons subdiviser en groupes de mouvements qui sont encore des actions: poursuivre une proie, faire un voyage comportent énormément de petites actions successives ou simultanées qui sont rapprochées. Souvent il ne s'agit pas seulement d'une juxtaposition d'actions mais d'une combinaison d'actes dont chacun reste plus ou moins incomplet, plus ou moins transformé pour pouvoir s'associer avec les autres. J'ai essayé de montrer autrefois

que les actes de l'intelligence élémentaire comme les actes relatifs au panier de pommes, au portrait, à l'outil, au chemin, etc. contenaient toujours au moins deux tendances combinées et maintenues à des niveaux différents d'activation. C'est pour cela sans doute que des actes de ce genre se présentent toujours sous un double aspect: remplir et vider le panier, faire et reconnaître le portrait, ranger l'armoire et sortir les objets de l'armoire, parce que tantôt l'une tantôt l'autre des deux tendances constitutives prédominel. Dans d'autres cas les tendances réunies dans un seul acte sont encore plus nombreuses.

1 “La tension psychologique,” Journal de psychologie normale et pathologique, 1915,

p. 167.

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